jeudi 26 novembre 2015

Qui sont vraiment les anglophones de Montréal ?


Chercher du travail n’est jamais facile. On ne peut être aussi difficile qu’on le souhaiterait. Dans mon cas, je savais que je voulais utiliser mon français au travail. Or, le marché du travail exige un tas de compromis. Par conséquent, nous avons tendance à accepter des choses qui s’éloignent de ce qui nous est le plus adapté. Et moi, je n’y fais pas exception ! Pendant quelques années, j’ai travaillé pour une grosse multinationale à Ville-St-Laurent, avec des collègues à 80% anglophones. C’est vrai que cela me dérangeait, car je n’étais pas venu au Québec pour finir dans un environnement tout à fait semblable à celui que j’avais quitté aux États-Unis.

J’imagine qu’on trouverait cela normal, vu le contexte, que cet ancien environnement de travail fût si anglophone, l’anglais étant la langue de la documentation que nous rédigions. Très souvent, j’allais au travail à contrecœur, souvent troublé que mon projet échouât au Québec, parce que tout le monde autour de moi parlait en anglais tous les jours. De mauvaise grâce, je me demandais : « Que fais-je ? Pourquoi suis-je venu ici ? J’aurais tout aussi bien pu rester aux États-Unis, où j’étais bien à l’aise (ou en Ontario, au Manitoba, au Texas ou n’importe où…). »

À un niveau plus terre-à-terre, c’était bizarre d’entendre tous ces anglophone appeler le pont Champlain the Champlaine Bridge ou l’Île-des-Sœurs Nun’s Island. Je me demande si tout a un deuxième nom au Canada anglais ou aux États-Unis. Les francophones diraient-ils : « nous allons au lac des bois » ? Je suis sûr qu’ils diraient Lake of the Woods dans une phrase en français, même s’il y a aussi des noms propres en français ! De même que Yonge Street à Toronto, au lieu de la rue Yonge. Crisse, quand ils parlent de Mexico, ils disent : Mexico City !

À un niveau plus complexe, du fait que je parlais la même langue que mes collègues anglophones, avec le même accent, et que je possédais toutes les mêmes références culturelles qu’eux, mes collègues canadiens anglophones croyaient que je faisais partie de leur groupe et donc, que j’embrassais leur vision du monde. Ainsi, ils parlaient très librement avec et devant moi au sujet des Québécois, genre : « Anne-Sophie est si conne et elle fait tellement d’erreurs en anglais ! » ou « les Québécois sont racistes ! » ou encore « Pauline Marois est une grosse plotte d’enfer qui devrait mourir… ». Il fut un temps où l’un d’eux avait affiché un énorme drapeau canadien aux murs du bureau. Quand j’ai parlé d’y mettre un drapeau québécois, on a froncé les sourcils et on m’a traité de séparatiste. Quelque chose me dit que tout autre drapeau n’aurait pas créé la même réaction. C’est bien beau un drapeau franco-ontarien, un drapeau catalan, un écossais ou un norvégien. C’est l’expression d’une belle culture et d’une grande identité dont est issu un individu… ou toute autre sottise du même genre.

Un beau jour, une collègue anglophone de parents grecs (elle disait qu’elle était grecque, comme une Grecque en Grèce) m’a quelque peu engagé dans une conversation traitant de sa nullité de la culture populaire québécoise (les personnalités médiatiques/les acteurs/les chanteurs/les écrivains). À vrai dire, elle n’y connaissait rien (mais elle avait entendu parler de Mitsou…). Malgré le trou béant qu’elle possède en ce qui concerne la connaissance de sa ville natale, dans sa tête, elle était une véritable Montréalaise, toute pétrie des clichés usuels et idiots des anglophones, comme de dire que les Québécois sont xénophobes et fermés sur eux-mêmes.

J’avais une autre collègue, une francophone/allophone de seconde génération hongroise vivant à Chomedey, sur l’île Jésus (Laval). Elle incarnait ce qu’appelle les médias une enfant de la loi 101, sans aucune affiliation à la nation québécoise. Comme la plupart desdits enfants, elle avait une vision complètement égalitaire de l’anglais et du français au Québec : utiliser l’une ou l’autre, ça lui était égal ! On prend le parcours le plus facile—après tout, toutes les langues sont pareilles, avec les mêmes capacités d’expression ! Malheureusement, la Chartre de la langue française—la loi 101 (les anglophones l’appelle toujours bill 101, même si un bill n’est qu’un projet de loi, et que la loi 101 a cessé d’être un projet de loi en devenant bel et bien une loi en 1977) n’a pas réussi à créer des néo-québécois francophones. Elle a plutôt créé des Canadiens bilingues vivant au Québec. Des gens capables d’interagir avec leur société d’accueil, au point de connaître les codes sociaux et non-verbaux des Québécois, mais refusant les grandes ambitions de cette société. Ce réflexe de colonisé qui célèbre et applaudit ceux qui méprisent leur société d’accueil (tels que le crétin sans intérêt Sugar Sammy), sans faire attention aux faits, leur donne la confiance du parti dominant par défaut. Ils regardent les Québécois comme conquis et mesquins. Nous commençons à peine à voir les limites d’un système démocratique dans un pays non hétérogène.

Et puis il y a eu Annabella, l’anglophone d’origine italienne, une grande fouineuse fatigante qui organisait ad nauseam des lunchs panini dans le bureau (elle célébrait sa culture !) ou ramassait de l’argent pour telle ou telle réunion sociale de travail, tout en y parlant un franglais chargé d’anglais un quart du temps et les 3 autres quart, en anglais. Elle se déclarait d’expression bilingue et me disait que les Montréalais appellent l’avenue du Parc Park Avenue. Un autre stéréotype montréalais se trouvait chez ce Chinois (qui venait vraiment de Chine), ronronnant toujours d’une voix chantante (en anglais) qu’il était impressionné que je puisse m’exprimer en français. Lui ne le parlait pas, évidemment. Or, voilà un cas de figure bien moins courant que celui du francophone qui passe son temps à s’autoflageller.

Une de mes collègues francophones, qui faisait beaucoup de fautes en anglais à l’oral et à l’écrit, tirait une grande fierté d’être en mesure de s’exprimer en anglais. Elle se considérait comme presque anglophone, car, ayant été une enfant à la santé fragile, elle avait passé beaucoup de temps à l’hôpital pour enfant de Montréal (un hôpital bilingue, c.-à-d. anglophone—au lieu d’être à Sainte-Justine, son homologue francophone et beaucoup plus grand). Dans sa tête, ceci avait fait d’elle une anglophone. Martin était un autre francophone soumis qui me vient particulièrement à l’esprit, lui qui écrasait ses origines francophones à la manière de Trudeau. Je ne sais pas si c’est plus triste ou plus enrageant.

Les angryphones sont de loin les plus comiques. Habituellement, quand on aborde le sujet du Québec ou de la langue française, ils deviennent si hystériques, conditionnés comme les chiens pavloviens, qu’on croirait que les francophones sont en train d’écorcher des chiots ou de torturer des chatons. Lors d’une de ces réunions de motivation d’équipe, quelques mois après les élections de 2012, mon collègue Mitch exultait sur l’ampleur du racisme au Québec qui vote toujours pour ce parti xénophobe (le PQ). Ceci m’a conduit à lui poser des questions sur sa propre intégration au Québec. Il m’a expliqué qu’il venait d’une génération qui ne faisait pas cela (c’est-à-dire : s’intégrer). D’accord, comme tu veux… et tes deux enfants ? Pourquoi ne les envoies-tu pas à l’école francophone pour ensuite leur parler en anglais à la maison ? Comme ça, ils seront mieux intégrés. L’horreur ! Il a dit qu’ils n’apprendraient jamais à lire et à écrire en anglais à l’école française—peu importe que notre collègue d’origine hongroise ait relevé ce grand défi presque insurmontable, ainsi que d’autres nombreuses personnes. De toute façon, il a entendu dire que les écoles francophones étaient inférieures à celles d l’English Montréal School Board.

Il y avait également Jim, banal et convenu, qui pouvait à peine cracher une phrase en français, mais qui dispensait des métaphores de pacotilles en anglais sur le hockey (« mettre la puck dans le filet »). Et c’est sans oublier cette espèce de sauvage de Ben, un genre de Homer Simpson qui voulait que madame Marois « souffre d’une mort atroce et horrible » ; ou encore cette affreuse femme ontarienne, qui vivait à NDG (c’est trop pour les anglophones de dire Notre-Dame-de-Grâce). Elle était tellement agressivement anti-Québec et anti-français! Pourtant, elle était mariée avec un de ces francophones auto-effaçant.

Le palme de tous les commentaires odieux de ce bureau revient à Nathalie. Plutôt dépourvue d’intérêt, cette Ontarienne était mariée à ce qu’elle appelait un « franco-américain » (quoique cela veuille dire—moi aussi, je pourrais passer pour un franco-américain, étant donné que la famille de ma mère vient du Québec et que j’ai grandi aux États-Unis). Elle se prenait très au sérieux, elle vantait même son éducation issue de l’Université Concordia (?) et son expertise dans le travail que nous effectuions là-bas. Quand le sujet de la protection du français en Amérique du Nord s’est présenté, elle a rétorqué d’un ton de sagesse profonde : « pourquoi ne peuvent-ils (les francophones) juste être bilingues ? » Elle avait déterminé qu’ainsi, ils disposeraient du meilleur des deux mondes. Elle n’avait malheureusement rien de sage à ajouter à son propre sujet, à propos, par exemple, de son occasion ratée de profiter du meilleur des deux mondes (elle ne parlait pas français non plus).

J’avais toutefois un faible pour Dorothy, une anglophone de Montréal-Ouest, 20 ans plus âgée que moi, mariée, avec un jeune fils. Nous nous entendions bien depuis le premier jour. Si nous avions travaillé ensemble à l’extérieur du Québec, il n’y aurait jamais eu vraiment de problème entre nous. Mais, lorsqu’il s’agissait de la question du Québec et du français, elle tombait néanmoins dans le même piège que la majorité des anglophones. Je lui reconnais cependant le mérite d’avoir essayé de le parler un peu, avec un gros accent et un vocabulaire risible. Elle envoyait son fils à l’école francophone et engageait une fille du quartier pour des cours de soutien en français le soir. Elle était moins centrée sur elle-même que les autres personnes de son acabit. Son mari du Nouveau-Brunswick était un chic type mais il tombait, lui aussi, dans le vieux cliché anti-francophone, évoquant des histoires à deux sous d’Acadiens qui, selon lui, « n’avaient rien à voir avec nous. » C’est sûrement une grosse exagération car on sait que les Acadiens sont presque tous bilingues (voire complètement anglicisés) et qu’ils ont l’habitude de vivre et de travailler avec des anglophones unilingues depuis 250 ans. Dans le fond, il n’était qu’un anglophone de plus, faisant partie de la culture de masse. Au final, qui a le plus mauvais bilan en ce qui concerne l’hostilité envers l’autre—les Acadiens ou les anglophones ?

Cela dit, je dois ajouter que les anglophones de Montréal ne sont pas fondamentalement mauvais en tant que personnes. Ce sont des gens ordinaires, qui essaient de joindre les deux bouts et de faire leur bonhomme de chemin dans ce monde moderne et trépidant. Pourtant, il est très évident qu’ils vivent dans une bulle. Si l’on exclut le fait qu’ils contribuent à la destruction lente, mais assurée, du Québec francophone (qu’ils en soient conscients ou non), ils ne sont qu’une population très ordinaire, telle qu’on la retrouve partout sur le continent nord-américain. Ils seraient chez eux partout en Amérique du Nord. Et les Québécois dans tout cela ? À part Montréal, quelle autre grande métropole est-t-elle LA métropole francophone d’Amérique ? Les anglophones ont leur culture de masse anglophone partout. Pourquoi se prennent-ils pour des gens exceptionnels et menacés par une nation de 7 millions d’individus quand ils sont plus de 300 millions ? N’est-il pas clair comme de l’eau de roche que ceux qui méritent  protection et soutien, ce sont les institutions francophones ?

De plus, pourquoi ne s’intéressent-ils pas à leur environnement ? Ne se rendent-ils pas compte que Montréal, anglicisée, ne serait qu’une autre ville ordinaire nord-américaine ? S’ils tenaient véritablement à la valeur de la différence montréalaise, pourquoi ne contribuent-ils pas à cette différence, plutôt que de participer indirectement à sa destruction ? Ils râlent indéfiniment sur l’importance de la diversité et de l’acceptation de la différence. Ne voient-ils pas que la nation francophone en Amérique du Nord est une véritable diversité ?
Quiconque n’est pas un anglophone hystérique à Montréal, gueule écumante quand on lui parle en français, pourrait bien voir cela.